Peut-on être en colère en médiation ?

Dans un précédent article (1), nous expliquions que l’on peut presque tout dire en médiation, et qu’on peut le faire de multiples façons, notamment en laissant parler ses émotions. Est-ce à dire que la médiation admet des expressions aussi fortes que la colère ?

La colère est assimilée fréquemment à une émotion négative qui ferme le dialogue. Elle s’opposerait à la rationalité, à une discussion constructive, constituerait un prélude à la violence.

Des émotions révélatrices

En réalité, la colère, émotion certes puissante et déstabilisante, traduit une profonde insatisfaction de besoins essentiels, par exemple de liberté, de reconnaissance, ou encore de réparations suite à un préjudice. Un besoin est la perception d’un manque qui déstabilise l’intégrité ou le bien-être d’un individu ou d’un groupe. La colère est ainsi l’expression d’une frustration et du sentiment dévastateur de se sentir en incapacité d’agir et d’obtenir satisfaction.

Des explications empruntant aussi bien au philosophe Baruch Spinoza qu’au neurobiologiste Antonio Damasio décrivent les émotions comme le moyen qu’ont les humains de donner un sens à cette insatisfaction : l’écart perçu entre la situation vécue et ce dont on a besoin peut engendrer une émotion aussi forte que la colère qui, du coup, révèle cet écart et ce besoin, et le signale aux autres. De plus les émotions nous relient aussi à nos valeurs profondes, autrement dit à ce à quoi l’on tient : on frémit d’émotion lorsque quelqu’un s’avise d’y toucher, ce qui envoie un signal de défense de ces valeurs.

L’émotion, moteur de l’action

Sans doute est-ce pourquoi les émotions, dont la colère, jouent un rôle moteur dans l’évolution des personnes et dans leur motivation à agir, comme l’ont montré les recherches en sciences cognitives et en sciences humaines et sociales (2). En mettant en lumière nos besoins et nos valeurs, les émotions nous poussent à modifier notre position afin qu’ils soient satisfaits, sauf si un blocage psychologique ou social nous contraint à rester inflexible. Autrement dit, travailler sur la colère en médiation amène chacun à modifier sa relation avec l’autre pour ne plus ressentir cette colère. C’est crucial car la médiation n’a de chance de fonctionner que si chaque protagoniste se rapproche un tant soit peu de l’autre.

Les émotions se manifestent notamment lorsqu’il y a discordance avec nos besoins ou nos valeurs, mais aussi lorsque nous traversons des « épreuves de la vie ». C’est ce qu’a bien mis en évidence l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon dans son ouvrage homonyme (3). Une épreuve est un moment de l’existence qui conduit à ressentir un puissant sentiment d’inconfort, de ressentiment, de tristesse, de peur ou de colère. Toutefois ces émotions sont aussi une force quand elles sont partagées au sein d’un groupe, créant des « communautés d’épreuves » et des « communautés d’émotions », autrement dit des émotions partagées qui poussent à agir collectivement.

Une colère contre-productive ?

En théorie, la colère est donc légitime en médiation. Cependant, ne peut-elle être bloquante en pratique ? Effectivement, elle peut effrayer l’autre partie et l’amener à se replier en position défensive. La colère peut aussi bloquer celui ou celle qui l’exprime par un mécanisme de stress.

Pourtant, on peut considérer que la médiation a intérêt à ce que toutes les émotions soient exprimées et entendues, puisqu’elles révèlent des besoins et valeurs qui sont en jeu dans le différend ou le conflit. Manquer une émotion reviendrait à en rater un élément primordial. Or la médiation est conçue pour une « écoute active » de tout ce qui s’y exprime. Le psychologue américain Carl Rogers le résumait ainsi : « Il est étonnant de constater que des sentiments qui étaient parfaitement effrayants deviennent supportables dès que quelqu’un nous écoute. Il est stupéfiant de voir que des problèmes qui paraissent impossibles à résoudre deviennent solubles lorsque quelqu’un nous entend. » (4) Ainsi, travailler sur et avec la colère ressentie par les personnes est nécessaire en médiation.

Vous l’aurez compris, la médiation, en tant que processus construit d’accueil inconditionnel des personnes, a tout à fait vocation à admettre toutes les émotions, y compris les plus vives. Cependant, de même qu’elle est capable de tout entendre, sauf ce qui est injurieux ou illégal, la médiation ne peut recevoir que des colères dont la manifestation est physiquement non violente ou non destructrice.

Odile Boucher, Jean-Jacques Perrier, Armelle Vallet-Jeanneret, médiateurs,
Maison de la Médiation

(1) https://maisonmediation.fr/peut-on-tout-dire-en-mediation/
(2) J. Ravat, 2007, Actions, émotions, motivation : fondements psychologiques du raisonnement pratique, Le Philosophoire 2007/2 n° 29 , pages 81 à 95 ; R. Mennella, J. Grèzes, 2026, How emotional expressions motivate action, Handbook of Human Affective Neuroscience.
(3) P. Rosanvallon, 2021, Les Epreuves de la vie. Comprendre autrement les Français, Le Seuil.
(4) Carl R. Rogers, Le développement de la personne, 1968, InterEditions, 2018 ; trad. de On Becoming a Person. A Therapist’s View of Psychotherapy, Houghton Mifflin, 1961.

Photo: Andrea Cassani/Unsplash

Peut-on être en colère en médiation ?

Dans un précédent article (1), nous expliquions que l’on peut presque tout dire en médiation, et qu’on peut le faire de multiples façons, notamment en laissant parler ses émotions. Est-ce à dire que la médiation admet des expressions aussi…

Lire la suite