Nouvelles familles, nouveaux besoins, nouveaux conflits
30 ans de la Maison de la médiation 15 octobre 2019
Intervention de Jacques Saliba, sociologue

Quand j’étais étudiant en sociologie, il y a quelques années, le thème de la famille était un thème mineur. Aujourd’hui, il occupe une place centrale, par le nombre d’ouvrages publiés, par la place qu’il occupe dans les médias comme dans les politiques publiques, sans oublier le nombre des professionnels qui gèrent les problèmes auxquels la famille ou les familles se confrontent.

On constate, cependant, un décalage entre l’évolution actuelle des comportements et les normes et les discours anciens sur la famille. Ce que Pierre Bourdieu analyse comme étant « L’Esprit de famille ». Il lie cet Esprit à la « maisonnée », demeure de stabilité et de sécurité. Il la conçoit comme un univers séparé, orienté vers l’idéalisation d’un intérieur, le foyer, dont l’intimité et les secrets sont préservés. Loin de l’esprit de calcul, y est supposé régner la confiance et le don de soi. Si l’esprit perdure et continue de fonctionner comme un idéal à atteindre, on constate de nos jours un fort décalage entre cet imaginaire et les comportements vécus et observés au quotidien.

Ces comportements, nos comportements, s’inscrivent dans une hypermodernité, en mouvement permanent. Elle connait une accélération du temps en contraste avec les sociétés précédentes, un nouvel individualisme, différent de celui des Lumières, qui pousse les individus à se replier sur l’instant et sur soi en recherche du plaisir et du bonheur, ne s’appuyant que sur son capital personnel, sur sa compétence et sa capacité à répondre aux événements. L’incertitude est grande et l’identité nécessite toute une vie pour se former et se reformer. Le lien avec le passé, l’anticipation du futur et la transmission entre générations deviennent problématiques. Le sociologue Zygmunt Bauman parle de société liquide.

La transformation historique d’un tel contexte ne peut pas être sans effet sur la famille. Elle voit ses formes se transformer et se diversifier. Sa stabilité et sa perpétuation à long terme ne peuvent plus s’appuyer sur une assise patrimoniale, une communauté de proximité comme un ordre patriarcal et religieux. L’ouverture vers des choix individuels, l’aspiration à réaliser son désir personnel comme la volonté d’exercer pleinement une liberté individuelle font éclater l’organisation familiale et lui font prendre les formes diverses que nous lui connaissons aujourd’hui.

La famille d’aujourd’hui tend ainsi à se désinstitutionnaliser, d’où la crainte qu’elle induit de ne plus répondre au rôle de socialisation primaire et de structuration psychique qu’elle est censée remplir en tant qu’institution. Sa fonction symbolique de confrontation à la règle et aux interdits comme aux codes du langage à laquelle les personnes qui la composent sont soumis se trouve mise en difficulté si ce n’est en question. Les places nommées et les obligations, voire les engagements de chacun, deviennent parfois de plus en plus floues. D’où la crainte qu’à travers cette transformation des formes que prend la famille, la fonction symbolique et socialisatrice de l’institution familiale soit détruite.

En fait si la famille se transforme, le lien familial, lui, se maintient mais non sans induire des conséquences.

  • Les unions deviennent plus fragiles. Vivre en couple est moins fréquent que par le passé. Le mariage n’est plus l’acte fondateur du couple. Il est de plus en plus tardif. Un mariage sur trois finit par un divorce au bout de peu d’années. Les formes de conjugalité se diversifient. L’union libre se développe ainsi que la contractualisation de l’union par le PACS (créé en 1999).
  • L’autorité paternelle est abolie au profit de l’autorité parentale partagée. Les rapports entre parents et enfants sont transformés. Au vu des séparations, l’autorité et la responsabilité des parents sont indépendants de leur vie et de leurs rapports en tant que couple.
  • Les familles recomposées sont de plus en plus fréquentes. Elles demandent au nouveau conjoint, ou à la nouvelle conjointe, de se comporter comme le père ou la mère d’un enfant qui a par ailleurs un père et une mère.
  • Les membres de la parenté se dispersent géographiquement et les liens avec les parents collatéraux, oncles, cousins etc. se relâchent.
  • Le nombre des familles monoparentales augmente avec un plus d’enfants qui y vivent. Ce sont surtout les mères et les moins diplômées qui sont touchées. Elles rencontrent des difficultés financières, de logement, de travail et un mode de vie personnel difficile. Les hommes, eux, sont moins touchés par la monoparentalité. Après une rupture, ils se mettent en couple plus rapidement.
  • Le divorce, la monoparentalité, y compris la recomposition familiale, induisent une baisse des niveaux de vie.
  • Les femmes les plus diplômées, qui auparavant vivaient le moins souvent en couple, y sont maintenant le plus souvent. Elles choisissent plus facilement le PACS.

A ces nouvelles situations familiales sont associés de nouveaux comportements. Suite à la dépathologisation de l’homosexualité, les familles homoparentales obtiennent une reconnaissance sociale et institutionnelle. Les progrès de la médecine génétique rendent possible la PMA comme forme non biologique de la filiation : l’époux n’est plus automatiquement le père ! La question de l’extension de familles sans reconnaissance du paternel inquiète et se pose de plus en plus. Est-ce que une famille peut se passer du père ? Là est la question t les controverses sont vives. L’homoparentalité s’oriente vers une parentalité adoptive et la filiation s’impose comme volonté et désir d’enfant plus que comme un engagement institué dans un cadre associant l’alliance et la descendance. La disjonction entre parentalité et conjugalité, s’accentue avec la procréation par PMA. Elle induit des bouleversements dans le champ de la filiation.

Le mouvement de désinstitutionalisation de la famille donne naissance à une expérience radicalement nouvelle de la parentalité. Une révolution anthropologique, dit l’Académie de médecine !

DES STYLES CONJUGAUX ET FAMILIAUX DIFFERENTS

Les couples présentent aujourd’hui des modes de fonctionnement assez disparates. Ils expriment une diversité de conceptions sur ce qu’est et doit être un couple. Pour certains, un bon couple doit tout partager et être d’accord sur tout, d’autres, au contraire, veulent fixer des limites et défendre l’individualité de chacun. Face à un « nous » conjugal fermé, certains cherchant à ouvrir le couple vers l’extérieur, privilégient un « je ».

Le sociologue Jean Kellerhals dégage ainsi plusieurs styles de familles :

  • Dans la famille Bastion le groupe familial est fermé sur lui-même avec des repères précis et des rituels quotidiens très marqués.
  • La famille Cocon, elle recherche les valeurs de confort à travers la fermeture sur le groupe et une recherche de sécurité.
  • De son côté, la famille Association fait preuve d’une normativité faible. Elle recourt à la négociation et à la communication comme moyen de concilier autonomie de chacun et contraintes de la vie commune
  • L’envie de ne faire qu’un et d’aller ensemble vers un « nous » est le propre de la famille Compagnonnage. Elle développe une aspiration à l’égalité, au partage des tâches et au refus de la routine.

Actuellement, ces styles deviennent conflictuels tant la place qui est accordée à chacun est devenue centrale, en fonction de sa particularité éducative ou culturelle, de la reconnaissance de sa singularité, de l’acceptation et de la préservation de son intimité, du partage des activités domestiques, des questions d’argent et de reconnaissance du don que chacun fait de soi dans l’engagement de couple, familial ou parental.

Les rythmes de vie et les exigences qui pèsent sur chacun s’accordent rarement de manière naturelle. Ils doivent être négociés en permanence. Les divergences exigent des efforts pour établir un équilibre. La fameuse « charge mentale » pèse surtout sur les femmes, avec la nécessité de planifier, d’organiser et de déléguer. La défense du temps de chacun et la recherche d’un temps partagé suscitent des tensions et des exigences contradictoires. Qui va prendre la responsabilité de quoi, quand et pour combien de temps ? Qui sera libre quand ? Avec les bouleversements de l’institution matrimoniale, l’enfant construit de plus en plus la famille.

La sexualité en se vivant comme recherche du plaisir tend à se dissocier de la procréation et du projet de mise en couple. Devenir parent reste un critère d’engagement dans une relation sérieuse. La décision de se marier et d’être parent n’est pas comme autrefois la recherche de se conformer à une norme mais relève plutôt d’un choix et d’une volonté. Certes, on se marie pour avoir des enfants mais aussi pour bénéficier d’avantages juridiques ou matériels. Ce n’est plus une obligation ou une exigence statutaire. De ce fait, l’entrée en parentalité est moins codifiée et les trajectoires pour y entrer deviennent multiples. Le faire-famille devient pluriel. La norme procréative continue à peser sur les femmes. Pour elles, le critère de la bonne mère semble aller de soi. Cependant pour les hommes, l’image du bon partenaire valorisant a changé. Ce ne sont plus les images de distance, de virilité et de statut qui dominent. On lui demande une capacité à être un bon père, à être présent et d’avoir des qualités relationnelles et de soin avec les enfants et aussi de partager les activités du quotidien. L’image de la mauvaise mère touche surtout les femmes de famille monoparentale et de milieux populaires ou précarisés.

La nouvelle conjugalité et Les trajectoires familiales contemporaines ne sont pas sans conséquences sur les enfants. Aux effets des séparations, s’ajoutent les conséquences du primat de l’affect dans les relations familiales. Avec la désinstitutionalisation de la famille et de ses fonctions régulatrices, les affects sont de moins en moins tempérés par les règles institutionnelles. Les manifestations affectives ou affectuelles prennent une importance trop essentielle. Les parents sont moins disponibles et moins en mesure d’assurer auprès de leurs enfants ou de leurs adolescents un rôle de « pare-excitation » face aux pulsions de leurs enfants. Dans certaines situations l’enfant est même parentalisé. On tend trop souvent à chercher son appui ou son arbitrage dans les conflits.

Le numérique s’impose dans la mise en couple. Il contribue à détacher les rencontres amoureuses et sexuelles d’autres lieux existants plus collectifs et plus socialisateurs. Il individualise et isole davantage l’émotionnel et l’intime du champ des relations sociales. Il contribue aussi à produire de nouvelles définitions et de nouvelles valeurs autour de la sexualité et de l’amour. Il laisse l’individu isolé face au choix amoureux et le confronte à sa seule responsabilité.

Pour le sociologue Alain Ehrenberg les états dépressifs deviennent les pathologies psychiques dominantes dans la société hypermoderne. « La fatigue d’être soi »( titre de son ouvrage ) se fait sentir envers l’exigence de faire face, d’être fort et reconnu, comme de s’assumer, de se dépasser et de ne réussir que par soi-même.

Le dernier Film de Cédric Klapisch , « Les Deux Moi », illustre bien l’aliénation que suscite la vie moderne dans les grandes villes. On se côtoie, on est pris dans un présent du quotidien. On consomme, on se frôle dans des magasins, on ne se parle pas alors qu’on est voisins et qu’on s’entrecroise régulièrement dans les lieux publics. Il n’y a pas de rencontre ! On est seuls et les jours passent égaux à eux-mêmes. On se déplace, on est mobile, sans vivre ses racines. Il faut voir un Psy pour se retrouver dans son histoire. La famille n’est pas un lieu de parole et d"échange, elle n’est plus qu’un lieu de rituels avec ses secrets non-dits et non élaborés ensembles !

QUEL BESOIN ? QUE PEUT LA MEDIATION ?

Deux manières de répondre à ces situations et ces conflits se confrontent :

  • On peut chercher une issue en définissant un vainqueur et un vaincu. C’est la lutte et même la guerre. Le judiciaire y répond d’une certaine manière. Le tribunal n’est-il pas un lieu de combat par excellence ? Façon pour lui de faire Tiers en sanctionnant.
  • Mais, on peut aussi répondre au conflit en créant un cadre d’intervention qui fasse institution et mette en place un Tiers qui permette à la parole de circuler. Une parole qui ne serait ni un conseil, ni une injonction mais qui fonctionnerait sur le mode de la RESONANCE. Créer un cadre qui fait institution est une manière de répondre au conflit quand il est pris dans un mouvement de désaffiliation de désinstitutionalisation du lien familial.

On peut relier la conception de la médiation familiale à la nouvelle de Franz Kafka sur le thème du Pont : « J’étais droit et froid, j’étais un pont, j’enjambais un gouffre, de ce côté étaient plantés les pieds, de l’autre les mains… s’il ne s’effondre pas, aucun pont qu’on a érigé un jour ne peut cesser d’être un pont… J’entendis un pas d’homme. Viens à moi, viens à moi. Etire toi, pont… Soutiens celui qui se livre à toi, règles toi imperceptiblement à celui dont le pas manque d’assurance et s’il chancelle, alors dévoile toi… emporte le jusque de l’autre côté… Qui étais-ce ? (Cette personne qui vient à moi) Un enfant ? un gymnaste ? un intrépide ? un suicidaire ? un tentateur ? un destructeur ? Alors je me retournai pour le voir. Le pont se retourne ! A peine étais-je retourné que je m’effondrais… »

Sans chercher à trop en savoir, le Tiers en médiation est un pont qui permet de faire passer la parole !


Jacques Saliba, sociologue

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